l'article de samedi ouest france
Paru dans l'édition du samedi 10 février 2007
Lila, autiste, diplômée et salariée
Elle souffre d'un ' handicap des relations sociales et de la communication '. Dit autrement, elle est autiste. Mais sa personnalité combative et son intelligence lui ont permis de vaincre tous les obstacles. À 23 ans, Lila Vinçot-Abiven a un travail.
La vie sourit à Lila Vinçot-Abiven, 23 ans, autiste. Depuis lundi, elle travaille comme documentaliste au Centre interrégional d'études et de ressources sur l'autisme (Ciera), au CHU de Brest. « Un beau cadeau », savoure la jeune femme de La Roche-Maurice (Finistère). Surtout que cet emploi arrive quelques mois à peine après l'obtention de son master professionnel de documentaliste, validant cinq années d'études.
Un emploi et un diplôme, gagnés après deux épreuves : une soutenance de mémoire et un entretien d'embauche. Si l'écrit ne lui pose aucun problème, il n'en est pas de même pour l'oral, source de grandes souffrances. Lila est autiste, de type Asperger. Pas de retard mental, ni de langage. Une intelligence « normale », à l'image de la grande majorité des autistes. Mais des relations très compliquées avec les autres. « C'est un trouble du comportement social. »
Depuis onze ans, l'autisme est reconnu comme un handicap neurologique. Chez Lila, un handicap diagnostiqué il y a trois ans, par le Ciera. Ce fut un choc. Et un soulagement. « C'est dur de penser qu'une partie de mon comportement m'échappe. Mais ça explique mes attitudes étranges. Depuis, je cerne mieux mes difficultés. » La jeune femme poursuit : « Je suis directe avec les autres. Je ne fais pas de différence entre les statuts ou les conditions hiérarchiques. Dans mes opinions, je peux être intransigeante. Camper sur mes positions. M'emporter et parler fort. » Elle reconnaît que parfois, son comportement « peut désarçonner ».
Elle vit dans son monde. Chez les autres, elle comprend mal l'implicite et le non-dit. Mais Lila assume son autisme et n'hésite pas à en informer ses interlocuteurs : « Je leur demande d'être francs. Leurs commentaires sont parfois durs à encaisser. Leur sincérité me permet d'évoluer. Il faut tout apprendre à un autiste... et il apprend toute sa vie. »
Derrière son apparente fragilité, Lila cache une forte détermination. Et l'envie d'être autonome. À 18 ans, elle n'avait jamais redoublé. Son baccalauréat littéraire en poche, elle n'a pas hésité à quitter le cocon familial pour démarrer des études de sciences du langage, à Bordeaux. « C'était ma mère la plus inquiète. Elle m'a acheté un téléphone portable ». A 600 km de chez elle, la grande solitaire ¯ qui peut rester une journée entière sans communiquer ¯ fait la plus belle des expériences : l'amitié. « Pour la première fois, j'avais une amie. » L'université lui permet aussi d'apprendre à se débrouiller toute seule. Elle effectue sa licence à Tours, puis ses deux années de master à Lorient et Vannes. Elle qu'on disait si rigide a réussi à s'adapter.
Belle revanche sur sa condition d'élève difficile, de la maternelle au collège-lycée de Saint-Sébastien, à Landerneau. Toute petite, elle ne répondait pas à son prénom et ne regardait pas son interlocuteur dans les yeux. Vers 5-6 ans, elle est renfermée, ne communique plus, a des crises d'agressivité. Durant deux ans, elle est suivie par un psychologue, sans qu'un diagnostic ne soit posé. Elle, en ressort apaisée avec elle-même.
Avec ses camarades, les relations sont douloureuses, empreintes de moqueries. Ou inexistantes. « Je détestais les récréations. Je m'isolais derrière les arbres. Mais la solitude n'était pas une souffrance. » Heureusement, en classe, elle travaille bien. « Et je ne bavardais pas. » Les professeurs la laissent tranquille. Au collège, Lila excelle en mathématiques et en français. « J'adorais les dictées. Je suis même allée jusqu'en demi-finale régionale des Dicos d'or. » à l'adolescence, Lila n'est pas du gendre midinette. Elle se passionne pour les jeux vidéo et les mangas, ces bandes dessinées japonaises qu'elle lit et relit. La jeune femme aspire surtout à se confronter au monde réel. « Au lycée, j'ai fait du théâtre. J'ai appris à travailler avec les autres, à être plus à l'aise lors des exposés... et à regarder les gens dans les yeux. »
Aujourd'hui, Lila a trouvé un terrain d'expression au sein d'Asperansa, association qui cherche à faire connaître cette pathologie et à faire évoluer le regard des autres sur les autistes. « Je suis devenue un modèle pour des parents souvent découragés. La preuve qu'un avenir est possible pour leurs enfants autistes. »
Comment Lila analyse-t-elle son parcours exemplaire ? « C'est le résultat d'une série de miracles. J'ai eu de la chance d'avoir des parents qui m'ont soutenue et ont résisté à la pression sociale. De rencontrer le Dr Lemonnier et le Pr Lazartigue qui m'ont aidée, pour cet emploi. Les autistes ont besoin d'être stimulés et d'être accompagnés. Mais ils peuvent progresser. » La preuve.
Laurence GUILMO.
Association Asperansa, tél. 06 83 53 13 25 ou www.asperansa.org ; Ciera, tél. 02 98 01 52 06.
Lila, jeune autiste diplômée d'un master de documentaliste, a « appris à regarder les gens dans les yeux ».
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